LE THÈME DE LA SÉPARATION ESTIVALE EN LITTÉRATURE.
Verlaine: “La bonne chanson”, 1870, l’aventure de ses fiançailles avec Mathilde
Verlaine, poète solitaire, vit une passion amoureuse avec la jeune Mathilde, créature
douce et sensible. Leur amour fusionnel les conduit naturellement au mariage. Mathilde vient pallier tous les doutes et interrogations du jeune poète torturé qui devine que l’amour reste le seul salut de son âme.
Seulement voilà: Mathilde s’absente tout l’été 1869 jusqu’au début de l’automne et Verlaine vit très mal cette séparation. Il connaît une rechute, car la solitude le fait terriblement souffrir.
Dans sa détresse, il écrit le poème X , sur le thème de l’absence:
“Quinze longs jours encore et plus de six semaines
Déjà! Certes, parmi les angoisses humaines
La plus dolente angoisse est celle d’être loin.
On s’écrit, on se dit comme on s’aime; on a soin
D’évoquer chaque jour la voix, les yeux, le geste
De l’être en qui l’on mit son bonheur, et l’on reste
Des heures à causer tout seul avec l’absent.
Mais tout ce que l’on pense et tout ce que l’on sent,
Et tout ce dont on parle avec l’absent, persiste
A demeurer blafard et fidèlement triste.
Oh! l’absence! le moins clément de tous les maux!
Se consoler avec des phrases et des mots,
Puiser dans l’infini morose des pensées
De quoi vous rafraîchir, espérances lassées,
Et n’en rien remonter que de fade et d’amer!
Puis voici, pénétrant et froid comme le fer,
Plus rapide que les oiseaux et que les balles
Et que le vent du sud en mer et ses rafales
Et portant sur sa pointe aiguë un fin poison,
Voici venir, pareil aux flèches, le soupçon
Décoché par le Doute impur et lamentable.
Est-ce bien vrai? tandis qu’accoudé sur ma table
Je lis sa lettre avec des larmes dans les yeux,
Sa lettre, où s’étale un aveu délicieux,
N’est-elle pas alors distraite en d’autres choses?
Qui sait? Pendant qu’ici, pour moi, lents et moroses
Coulent les jours, ainsi qu’un fleuve au bord flétri,
Peut-être que sa lèvre innocente a souri?
Peut-être qu’elle est très joyeuse et qu’elle oublie?
Et je relis sa lettre avec mélancolie.”
Au travers de ces vers, l’on devine la détresse de son auteur, loin de l’être aimé. Une détresse qui signale qu’un monde intérieur est exsangue à cause de l’absence d’une seule personne.
L’état moral de Verlaine ici-décrit, illustre parfaitement l’attente frustrée d’un homme éploré, se sentant vide sans la présence de celle qu’il aime. Un homme qui attend donc beaucoup de l’autre, et qui va jusqu’à se sentir dépossédé de lui-même sans elle! Un homme qui attend tout de l’autre, jusqu’à la construction de lui-même. Danger que la vision de cet amour fusionnel: d’aucuns affirmeraient dans la psychologie actuelle (Mais Freud n’existait pas encore à l’époque de Verlaine!) qu’il est indécent d’attendre de son partenaire qu’il comble ses propres carences, car l’essentiel est d’apprendre avant tout à se structurer soi-même en acceptant de longues plages de solitude avec soi-même, pour vivre une relation saine et mature à l’autre.
Verlaine est typiquement homme à redouter la solitude et à être trop dépendant de la présence d’autrui. Or, la solitude de l’auteur est sa source d’inspiration. Aussitôt Mathilde revenue de villégiature, Verlaine se concentrera sur leur mariage et écrira moins. Au final donc, Mathilde revient, et il nous reste une oeuvre magistrale conçue dans la détresse et l’angoisse de la solitude.
Exemple parfait de l’indispensable utilité de la notion de solitude dans la créativité.
Dans ce poème, se devine le champ lexical de la douleur avec “angoisses”, “balles”, “flèches”, “pointe aigüe”, “les balles”. C’est que Verlaine envisage sa relation avec Mathilde dans un esprit d’amour courtois: de nombreuses références au Moyen-Âge sont en effet effectuées. D’où les tournures emphatiques de ses vers.
Dans le poème suivant, il exhortera à retrouver foi en l’avenir. Et foi il retrouvera en effet.
Ce poème illustre joliment la thématique de la séparation estivale que notre magazine met en avant ces deux mois d’été: de tous temps, se séparer provisoirement de l’être aimé a engendré beaucoup de souffrance. Aujourd’hui, nous avons la chance de communiquer par mail, par texto, par téléphone et autres messageries interposées. Donc le lien reste permanent. Et malgré tout, la détresse reste aussi forte qu’aux siècles précédents, comme si la séparation physique prévalait en douleur sur la séparation morale….Quand on sait que la présence physique de son partenaire auprès de soi n’empêche pas de se sentir seul dans son couple, la question à se poser est celle-ci: ne vaut-il pas mieux laisser l’être aimé évoluer à sa guise et s’enrichir personnellement vers d’autres horizons momentanément, plutôt que le condamner à rester près de soi tout en le sachant ailleurs moralement?
Profitons de cette période de vacances pour y songer…n’est-ce pas, Verlaine?
Karine TUZET
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