REBONDIR DANS SA VIE PROFESSIONNELLE
Période d’essai non transformée, départ non volontaire, dépôt de bilan ou simple passage à vide… les
situations de crise sont légion. Mais pas question de se déclarer échec et mat, il est toujours possible de rebondir. C’est ce que l’on appelle en physique la “théorie de la résilience”: cette capacité des métaux à retrouver leur forme initiale après avoir reçu un choc, devenue en psychologie une aptitude à faire face à des traumatismes. Et cela se travaille.
Faire le constat que l’on se trouve dans une impasse professionnelle, qu’il s’agisse d’un licenciement, d’un dépôt de bilan ou de responsabilités qui nous sont retirées, est générateur d’émotions fortes : l’abattement, la colère, le sentiment d’injustice, la perte de confiance en soi et en l’avenir. Des émotions qui sont sur le plan psychologique non sans rappeler un travail du deuil, avec tout d’abord un état choc et de consternation, de déni, avant de ressentir de la douleur, de la colère ou de l’angoisse, passage obligé d’une acceptation progressive de la réalité.
* 1. Je gère mon émotion
* 2. Je dédramatise
* 3. Je sors de la spirale négative
* 4. Je me ressource
* 5. J’évalue ma situation de façon objective
* 6. Je m’appuie sur une aide externe
* 7. Je définis un objectif
* 8. Je détermine les moyens à mettre en œuvre
* 9. Je communique
* 10. Je tire les leçons de ma crise et j’anticipe la prochaine
Face à ce déferlement d’émotions difficiles, le mot d’ordre est cependant de conserver son professionnalisme. “On ne se laisse pas aller à des élans négatifs, comme quitter le bureau en claquant la porte ou dire à son patron ses quatre vérités. Certes, le cadre assouvit un besoin à un instant T, mais cela le conduit surtout à se nuire”, prévient Domitille Tézé, fondatrice de Transition Plus et auteur de l’ouvrage “Réagir face à une crise de carrière”.
Pas question de s’attendre à ce que ce patron parle de vous en bien à votre futur recruteur qui cherche à avoir des références. Et les collaborateurs qui assistent à l’altercation risquent aussi d’être moins enclins par la suite à vous aider dans vos recherches de poste.
Le maître mot, même s’il est difficile à entendre dans cette situation est de mettre en place un climat constructif, c’est-à-dire rester respectueux, conserver une attitude professionnelle jusqu’à son départ, bien assurer la passation de ses dossiers. “Il faut garder à l’esprit que l’on va poursuivre sa carrière professionnelle dans ce même marché et que ce monde professionnel est petit”, assure Domitille Tézé.
“Une crise de carrière met en cause une situation mais pas la personne”
Autre moyen de dédramatiser : Prendre conscience qu’une “crise de carrière” met en cause une situation mais que l’on n’est pas visé en tant que personne. “Les crises de carrière sont souvent déclenchées par des facteurs liés à l’évolution très rapide des organisations : elles ne sont plus réservées à des cadres de moindres valeurs professionnelles. Elles frappent tout simplement ceux qui se trouvent à un mauvais endroit à un mauvais moment”, écrit Domitille Tézé.
En effet, dans le contexte actuel, la perte de son emploi va devenir, voire est déjà devenue une étape comme une autre dans sa vie professionnelle. Si tout un chacun le sait bien, la difficulté, est que tant que l’on ne l’a pas vécue personnellement, on continue à penser que cela n’arrive qu’aux autres.
“J’aurais même tendance à penser que vivre cette douloureuse expérience est un mal pour un bien. Ces cadres deviennent de meilleurs managers par la suite, car ils auront justement vécu cette situation. Et de fait, ils seront mieux armés pour affronter cette situation qu’ils revivront très certainement du côté de l’entreprise, avec la nécessité de se séparer de collaborateurs”, ajoute la fondatrice de Transition Plus.
Bien sûr, lorsque l’on vient d’essuyer un échec, il ne faut pas imaginer passer outre ces moments d’abattement au cours desquels on a l’impression de ne plus avoir d’espoir, ni le courage de repartir. Mais ces moments d’abattement “normaux” sont à distinguer de sentiments plus dangereux de culpabilité et de vindicte, son contraire, qui eux, nous entraînent dans une spirale paralysante.
Cette situation concerne notamment les créateurs d’entreprise contraints de déposer le bilan : situations tendues avec les salariés, mépris des banquiers et des assureurs-crédits, colère des créanciers, attaques des confrères et de la presse, procédures judiciaires… Thierry Jallon, co-créateur de l’association Re-créer et auteur du livre “7 étapes pour rebondir après une crise”, dresse une longue liste des situations génératrices de souffrance que vit un chef d’entreprise lors d’une faillite. “Il est totalement indispensable d’évacuer au plus vite tout ressentiment ou tout sentiment excessif de culpabilité qui consciemment ou inconsciemment mobilisent l’énergie nécessaire à notre rebond”.
Plus généralement, cette spirale de culpabilité et de vindicte est liée à cette perception qu’il s’agit d’un échec personnel. Déculpabiliser ne signifie cependant pas que l’on n’assume pas ses responsabilités. C’est simplement, pour Thierry Jallon, “une nouvelle étape de notre vie et nous avons le droit à la paix comme tout individu, et ce même si nous avons commis des erreurs qui ont eu des conséquences lourdes pour autrui”.
Dans un contexte aussi lourd, où trouver l’énergie pour continuer d’avancer ? Cela passe essentiellement par la case “je m’occupe de moi”. “L’environnement familial et amical est essentiel au rebond sur le plan pratique tout autant que moral”, écrit Thierry Jallon. En effet, il est important d’avertir ses proches de la situation de crise que vous êtes en train de vivre, car ils ont un rôle important à jouer dans cette phase de “repli psychologique”. A privilégier cependant l’entourage intime, dans les premiers temps ; nul besoin de mettre toute sa famille et ses connaissances au courant de sa situation. Quand on est encore submergé par ses émotions, seules les personnes les plus proches pourront comprendre votre émotion et vous apporter le soutien dont vous avez besoin.
“L’environnement familial et amical est essentiel au rebond sur le plan pratique tout autant que moral”
Pour se regonfler d’énergie positive, pas besoin de chercher bien loin : cela peut être des petits riens comme passer plus de temps en famille, se remettre au sport, s’inscrire à des cours de dessin… Et c’est notamment recommandé aux cadres qui se sentent surmenés, dépassés par des objectifs inatteignables, en situation de “surpression” : “Les émotions positives sont un excellent moyen de lutter contre le stress, explique Domitille Tézé. On voit trop souvent de cadres, totalement dédiés à leur travail, le ‘nez dans le guidon’, qui s’usent car ils ne puisent pas l’énergie dans ce qui, en dehors du bureau, pourrait émotionnellement les recharger et les revitaliser”.
Dans les situations de licenciement également, la priorité lorsque l’on se retrouve chez soi, c’est de s’occuper de soi et de se faire plaisir. Cela n’empêche pas cependant de se recréer des repères, avec un espace de travail, un rythme et des contraintes qui évitent de se couper complètement du monde du travail. La fondatrice de Transition Plus explique par exemple qu’il est important de s’habiller en tenue semi-professionnelle au cas où l’on croiserait un ancien client ou fournisseur. C’est également très vrai pour un entrepreneur qui a dû mettre la clef sous la porte. “Il est primordial de se prendre en main, car il faut rester opérationnel et entretenir une image ‘vendable’”, comme le répète Thierry Jallon.
5-J’évalue ma situation de façon objective
Il est indispensable de mettre les mots sur notre ressenti dans une situation de crise. Si cela s’avère
relativement clair dans le cadre d’un départ (sentiment de perte), lorsque l’on vit un passage à vide, qu’on se sent mis sur la touche ou qu’on est tout simplement démotivé, cette crise est plus difficile à exprimer. Dans ces cas, il faut se poser les bonnes questions, bien souvent toutes simples.
Face à un “trou d’air” professionnel, Domitille Tézé invite les cadres à se demander : “est-ce que je peux accepter cette situation de stagnation ?”, “qu’est-ce qui me fait rester dans mon travail et qu’est-ce qui me ferait partir ?”, “est-ce que cette source d’insatisfaction est liée au contenu du poste, à l’environnement, au métier ?”. Il est également important d’analyser sa part de responsabilité dans cette situation. Car dédramatiser une situation de crise ne veut pas dire reporter la responsabilité de cette situation à de simples éléments externes.
Idem pour les entrepreneurs qui ont échoué. Une analyse de la situation s’impose pour Thierry Jallon qui n’hésite pas à parler d’”inventaire des pertes”, dans lequel l’entrepreneur doit mettre tout à plat avant de pouvoir se relancer dans un nouveau projet. “Pour rebondir vite, il est indispensable d’identifier nos faiblesses dès le départ et présomptueux de croire que nous les connaissons ou que la crise nous les a révélées spontanément”.
6. Je m’appuie sur une aide externe
Mettre les mots sur un mal être professionnel, identifier clairement la source d’une situation de crise, analyser froidement les tenants et les aboutissants d’un échec… la tâche est complexe et bien des cadres aimeraient passer outre ce travail d’analyse. C’est également le cas de nombre d’entrepreneurs participant à un atelier de l’association Re-créer qu’anime Thierry Jallon.
S’imprégner de témoignages de personnes qui sont passées par ces crises et qui s’en sont sorties
L’un d’eux protestait : “Je ne vois pas comment je peux gagner du temps et rebondir rapidement en acceptant de me prêter à cet inventaire de ma situation. Il ne sera pas rapide et constructif. Il me faudra des années pour accepter ce qui m’est arrivé et me pencher sur mes faiblesses va plutôt me casser le moral que m’aider à remonter”. Et pourtant il est important de ne pas faire l’économie de cette première étape de réflexion.
C’est pourquoi il est fortement recommandé dans ces situations de s’imprégner de témoignages et d’exemples de personnes qui sont passées par ces crises et comment elles s’en sont sorties. Il faut “benchmarker” cette expérience, car cela permet de relativiser son propre cas et surtout de comprendre ce que cette analyse peut apporter. Il est donc conseillé de lire les livres consacrés à ce sujet qui offrent une base d’outils et de méthodes simples, mais aussi de se tourner vers des coachs spécialisés, des structures d’accompagnement, des associations, et de participer à des ateliers si l’on sent qu’on n’y arrive pas tout seul.
7. Je définis un objectif
Pour rebondir, il est nécessaire de se fixer un nouvel objectif. Il ne se résume pas, lorsque l’on est licencié à se dire : il me faut un nouveau poste. Les questions à se poser sont : qu’est-ce que j’ai envie de faire ? Qu’est-ce que j’aime faire ? Quel est mon poste idéal ? “Une séparation peut être l’occasion d’un examen qui peut aider le cadre à redéfinir ses besoins et ses souhaits autant sur le plan professionnel que personnel”.
En effet, la fondatrice de Transition Plus déconseille de se remettre tout de suite à la recherche d’un poste identique dans une entreprise similaire dans le même marché : “mon expérience dans l’accompagnement de cadres m’a montré que parmi les personnes que j’ai aidées, celles qui avaient fait un ‘copié/collé’ sans s’interroger sur la suite qu’elles voulaient donner à leur carrière se sont retrouvées dans des difficultés similaires deux ou trois ans après”.
En effet, un échec ne remet pas en cause sa valeur personnelle. Il est donc important d’identifier ses compétences, ses connaissances, pour prendre conscience de ce que l’on vaut sur le marché, ce que l’on perd assez vite de vue au fil des ans, dans un même poste.
C’est notamment le cas d’un petit entrepreneur du secteur du bâtiment qui a récemment déposé bilan, suite à un changement de texte législatif qui l’empêchait de fait de poursuivre son activité. Cet homme voulait recréer une société et réfléchissait à ses moyens de remonter une équipe. “Mais en analysant ses compétences, nous nous sommes rendu compte qu’il parlait plusieurs langues et de par ses origines ethniques, il pouvait ainsi travailler au Moyen-Orient. Nous lui avons donc conseillé de vendre ses services en tant qu’indépendant à Dubaï, où l’on recherche justement des experts techniques dans son domaine. Il ne percevait pas sa valeur au plan international”, explique Thierry Jallon.
Un bilan de ses compétences est donc tout à fait recommandé, de façon à vérifier si son objectif ou son projet est réalisable, et ce qu’il implique en termes de compétences à travailler, à développer. Attention, se lancer dans une formation sans but précis ne sert à rien, prévient Thierry Jallon.
8. Je détermine les moyens à mettre en œuvre
L’analyse de sa situation et la définition d’un nouvel objectif débouchent alors sur la définition des mesures à mettre en œuvre pour prendre cette situation de crise à bras le corps, et ainsi arrêter de subir. Dans le cas d’un sentiment de démotivation ou de stagnation, cela peut être par exemple de demander un rendez-vous avec son supérieur hiérarchique pour faire part de ses souhaits d’évolution, d’un réaménagement de poste, et de réfléchir à des portes de sorties via une mobilité interne ou externe.
Pour les entrepreneurs malheureux dans leur premier projet de création de société, il est préférable de définir une progression étape par étape, avec des objectifs intermédiaires. ” Pour beaucoup, un compromis est à trouver rapidement, car ils doivent tout de suite se mettre à l’abri avec un travail transitoire pour s’assurer de quoi payer un logement, et avoir des ressources pour vivre “, indique Thierry Jallon.
Pour les cadres qui ont été licenciés, la définition de leur plan d’action consiste tout d’abord à mesurer les compétences qu’il leur faut acquérir pour se lancer dans leur nouveau projet et cela peut passer par de la formation. Ce plan d’action intègre aussi les démarches plus habituelles de recherche d’emploi, comme notamment l’inscription à l’Apec, le travail de mise à jour de son cv, la rédaction de lettre de motivation, avant de se plonger dans une recherche d’emploi proactive.
9. Je communique
Avant même de se demander comment annoncer un départ volontaire ou non à son entourage professionnel, encore faut-il savoir quand exactement en parler : le moment où l’on apprend que l’on est licencié n’est pas le plus approprié.
“On est pas à ce moment-là en capacité de se présenter et de communiquer de manière correcte. Il y a là un grand risque de ‘griller’ son réseau que de le mobiliser avec une communication désordonnée, un projet peu clair et une nervosité mal canalisée”, écrit Domitille Tézé. Il est donc préférable de ne communiquer que lorsque l’on a bien analysé à froid sa situation et lorsque l’on a défini un objectif et les mesures à mettre en œuvre.
D’autre part, un équilibre entre ne rien dire et s’épancher est à trouver. Pas question de s’étendre sur le sujet devant ses collègues à la machine à café, pour la fondatrice de Transition Plus : moins on en dit à ses collègues, mieux c’est. “Mieux vaut être extrêmement sélectif. Il faut communiquer à bon escient et faire attention aux mots utilisés et aux raisons données”. Une règle d’or également lorsque l’on se sent démotivé ou dans une phase à vide : si l’on est finalement amené à travailler avec eux, via de la mobilité interne, mieux vaut ne pas avoir une image négative.
Comme la communication est un problème épineux pour les entrepreneurs qui rebâtissent un projet de
création, Thierry Jallon conseille d’opter pour un plan de communication progressif, qui ne met pas en avant l’entrepreneur personnellement : “ce plan doit être axé sur le projet, sur l’équipe qui le porte et sur la raison pour laquelle nous communiquons avec nos interlocuteurs. Il pourra être complété par la communication sur les premiers succès et les événements de reconnaissance qui nous concernent”.
10. Je tire les leçons de ma crise et j’anticipe la prochaine
Lorsque l’on commence à se sortir d’une situation de crise, il est important de ne pas oublier une dernière étape : celle dans laquelle on tire le bilan de son échec, mais aussi de son rebond. “C’est un apprentissage de notre histoire qui implique une évacuation de nos handicaps, le renforcement de nos capacités et l’intégration de réflexes de prévention pour ne pas refaire les mêmes erreurs”, explique Thierry Jallon.
“Celui qui est en mouvement résiste mieux à la crise que celui qui est statique”
Selon lui, cette étape est nécessaire, car elle nous permet d’anticiper les prochains moments difficiles, les voies sans issues. Pas question de se dire qu’on va se mettre à l’abri, car cette énergie que l’on met à se barricader en cas de crise est complètement contre-productive. Et c’est pour cela qu’on sera le premier touché lors d’une nouvelle crise.
Anticiper la prochaine situation critique passe donc par un soin accru quant à ce l’on a perçu de très précieux dans la gestion de notre crise : l’importance de son réseau, de son entourage. “Il faut se positionner dans une dynamique sociale, en entretenant une relation de soutien mutuel avec des partenaires pour les entrepreneurs, avec son équipe pour les cadres, lorsque tout va pour le mieux”. Et toujours se placer dans une optique d’apprentissage et de progression. “Auparavant on faisait carrière, aujourd’hui, il nous faut gérer notre carrière. Celui qui est en mouvement résiste mieux à la crise que celui qui est statique “. Une des composantes majeures de cette fameuse résilience dans notre vie pro.
JDN MANAGEMENT
Thierry JALLON : Association Re-Créer
Visuels: www.photo-libre.fr
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