Le Penseur de Rodin


A bien observer cette sculpture du XIXème siècle au musée Rodin à Paris (VIIème arrdt), d’aucuns s’imaginent avoir affaire à la représentation d’un être imperturbable, perdu dans les profondeurs de son âme, en pleine introspection. A y regarder de plus près, nous lui envierions presque son autonomie de pensée, cherchant à nous immiscer dans sa sphère de réflexions personnelles, vraisemblablement empreinte de richesses. Pourtant, son propriétaire se garde bien de nous y inviter!

“Le Penseur” de Rodin intervient comme un être solitaire qui se satisfait de sa solitude pour mieux naviguer librement dans ses pensées. Un être d’apparence seule qui pourtant, de par sa gestuelle et sa position, laisse entrevoir l’existence d’une vie intérieure riche où la réflexion règne en maître. Le Penseur n’a rien de mélancolique, il semble juste chercher dans sa tête les réponses qu’il ne trouve pas à l’extérieur.


Cette oeuvre d’art traduit à merveille l’intensité et la nécessité d’une communion avec soi-même pour accéder à un niveau de conscience supérieur, sans se laisser distraire par le moindre élément extérieur, quand-bien même il s’agirait de l’expression des tourments de l’âme plutôt que celle de la sérénité. De ces solitudes dont on a besoin pour mieux se retrouver soi-même, pour mieux réfléchir sur son parcours de vie ou tout simplement pour trouver en soi la réponse à une interrogation du moment fondamentale. Et cette puissance intérieure fait écho à la force physique du personnage dont la nudité met en valeur un remarquable travail de musculature .

L’anatomie puissante du Penseur traduit une telle intensité de la concentration intérieure que l’oeuvre est à elle seule le symbole universel de la pensée humaine.

Le Penseur pourtant était nommé par Rodin lui-même “Dante” ou “le Poète” car il n’était à sa réalisation (1880-1882) pas censé devenir ce qu’il est devenu: il devait en effet figurer sur la partie centrale du Linteau de la Porte de l’Enfer, oeuvre inspirée de “l’Enfer” de Dante, qui devait orner la porte monumentale du musée d’arts décoratifs de Paris. Cette oeuvre est restée inachevée. Plusieurs statues devaient représenter chacune un des personnages du poème épique de Dante. Le Penseur représentait Dante devant les portes de l’Enfer, méditant sur son poème; il devait être placé au-dessus d’une série de condamnés sculptés en bas-reliefs, en méditation sur leur sort, ce qui explique sa position.

L’oeuvre a été exposée pour la première fois en France en 1904 et a provoqué le mépris de la presse: “c’est une brute énorme, un gorille, un caliban, stupidement obstiné, qui rumine une vengeance”…mais l’enthousiasme l’emporta et une version plus grande de la sculpture fut offerte à la mairie de Paris en 1906, laquelle fut exposée dans les jardins de l’hôtel Biron en 1922, devenu “musée Rodin”

Cette oeuvre d’art à l’origine devait donc prendre toute sa dimension parmi d’autres sculptures. Elle ne doit cependant la réputation qu’on lui connaît qu’à sa solitude qui a fait d’elle une des pièces phares de son sculpteur Auguste Rodin (1840-1917) qu’elle ne cesse depuis d’honorer par sa majesté.

Karine TUZET